27 novembre 2007

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Portraits continue et s’achève.

Tout est venu du théâtre. Un jour de janvier dernier, je jouais Le Mardi à Monoprix, d’Emmanuel Darley. L’histoire secrète, quotidienne, inventée sans doute, d’une femme, Marie-Pierre, qui fut un homme, (on dit une transsexuelle d’ordinaire, mais le mot n’était pas prononcé, n’était pas pensé, c’était une femme), et de sa difficile relation à son père qui continuait à l’appeler par son prénom de garçon (Jean-Pierre).

Seul en scène, j’avais à dire les mots de cette femme, ces mots sans arrêt hésitant entre féminin et masculin, ces mots qui tentaient d’affirmer, coûte que coûte et douloureusement, une identité. J’avais à dire ses mots ; à jouer cette femme.

Les premiers mots de la pièce : Tout le monde me regarde le mardi.

Le mardi  Marie-Pierre était regardée, exposée, livrée aux regards. Elle était dévisagée. Les regards tentaient comme on dit de la percer, de la mettre à nu, de l’identifier. Et la question posée par ces regards, même pleins d’a priori, pleins d’ironie ou de peur, restait sans réponse, l’identité se dérobait. L’identité se dérobe toujours.

(C’est bien Tu veux mon portrait ? qu’on répond à qui nous regarde de trop près ?)

La question du portrait s’est installée en moi. Comme les autres qui scrutaient Marie-Pierre dans les allées de Monoprix, il fallait que je me penche sur elle, que j’en fasse le portrait.

« Dans le visage d’autrui il y a une énigme. » Je savais que je ne la résoudrais pas mais il fallait que je le tente. Comme acteur d’abord. Comment jouer, devenir, prendre l’apparence de Marie-Pierre ? Comment échapper à la simple reproduction des gestes, des comportements, et tenter d’être dans la compréhension d’une personne, même fictive ? Comment, même ni parvenant pas, ne pouvant y parvenir, m’obstiner à chercher Marie-Pierre ?

Giacometti voyait en permanence sa peinture échouer à rendre le visage de son modèle, « ça ne vaut rien » répétait-il tout le temps, mais il ajoutait « aussi longtemps qu’il y a la plus petite chance il faut que je continue ».

La peinture tente cela. La photo aussi. Mais le théâtre ? Qu’est-ce qu’il attend ?

Le théâtre aime le mouvement, le battement des bras, les cris d’orfraie. Il y a des situations, des rebondissements, des dénouements, des coups de théâtre. On frappe, on tonne, on s’égosille, on s’agite.

Stop.

Le théâtre aime la suspension, le battement des cils, le silence.

Pour regarder un portrait de Cézanne, de van Gogh, de van Eyck, de Rembrandt, j’ai besoin d’attention. Pour regarder un visage en face de moi aussi. Le théâtre peut aussi faire ça : s’arrêter et regarder. Tenter de dire l’émotion d’une rencontre, le presque rien d’une vie.

***

Le mois de décembre va tenter quelques approches théâtrales du portrait.

Avant cela, les fantômes de Peter Weir reviennent nous hanter, l’hiver les a chassés de la rue où ils s’installaient subrepticement, certaines fins de semaine. Les voici plus au chaud, à la Boutique. C’est Apparitions.

Avant cela aussi les lectures reprennent à la Boutique, ces portraits de femmes écrivains du 20ème siècle : Sylvia Plath et Janet Frame.

Avant cela encore, nous partons en voyage. L’an passé nous avait emmenés en Sicile, cette année nous entraine au Portugal, pour une longue soirée de lectures, de nourriture et de cinéma, au TMT.

Et puis le théâtre, pour conclure ces trois mois de recherche, d’errance en votre compagnie:

Solitudes est une expérience à mi-chemin du théâtre et d’une exposition. Beckett joue le jeu, s’y plie de tout son cœur. Deux textes brefs, à regarder comme à écouter, à la Boutique, aux horaires de l’exposition. Deux êtres arrêtés, figés, une femme, un homme, entre vie et mort, entre souvenir et oubli. Dire ça, ce qui s’arrête en nous, si souvent, tenté de ne jamais repartir.

Marilyn Monroe / entretiens et Looking for n.g. 42.43 termineront Portraits, au TMT.

Deux comédiennes, Stéphanie Marc et Fabienne Bargelli, par la rêverie, par l’enquête, par le théâtre, tentent de dresser le portrait de deux femmes. L’une est célèbre (MM), l’autre anonyme (NG). L’une est connue du monde entier, l’autre de ses amis. La vie de l’une la vie de l’autre, l’américaine la lozérienne, retiennent leurs secrets.

A partir de documents réels, de souvenirs enfouis, ou du relai de l’imagination, le théâtre sur la pointe des pieds s’approche de deux femmes.

La dernière soirée (20 décembre) sera suivie d’une fête de fin de Portraits. Soyez-y les bienvenus.

(édito du journal Portraits - décembre 2007)

Posté par Jean Marc Bourg à 13:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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